Découvertes

9 décembre 2016

Interview : Hervé Poncharal, team manager de Tech 3 Racing

Interview : Hervé Poncharal, team manager de Tech 3 Racing

On ne peut pas se battre contre une MotoGP, il faut rouler avec !

A l’occasion du GP d’Australie, nous avons eu l’opportunité d’interviewer le patron d’un des deux teams français engagés en Grand Prix moto, et le seul engagé en MotoGP : Hervé Poncharal, le directeur du team Tech 3. Il revient pour Agora Moto sur la saison du team et parle de 2017 !

Cette année, trois teams satellites ont remporté des courses (LCR avec Crutchlow, Estrella Galicia 0,0 Marc VDS avec Miller) ou signé des podiums (OCTO Pramac Yakhnich avec Redding). L’écart technique entre les équipes Factory et les équipes satellites s’est-il réduit en 2016?

En Australie, Pol Espargaró s'est offert un top-5. Une excellente performance réitérée cinq fois cette saison 2016, mais le podium est resté hors d'atteinte.

En Australie, Pol Espargaró s’est offert un top-5. Une excellente performance réitérée cinq fois cette saison 2016, mais le podium est resté hors d’atteinte.

Je pense que les deux victoires de Miller et de Crutchlow ne sont pas dues à des écarts sur les performances techniques mais à des conditions météos très particulières. En République Tchèque, Crutchlow a prit des pneus pluie durs que les favoris du championnat n’ont pas voulu car ça n’avait pas été roulé, et il s’est avéré que c’était la bonne monte. Cela a été un avantage très important pour lui. Quant à Miller aux Pays-Bas, il a super roulé et a bénéficié de faux pas de Rossi et Dovizioso. Quand Márquez a vu ça il s’est dit je préfère assurer la deuxième place et prendre des points pour le championnat. Sans minimiser les deux superbes courses de Miller et Crutchlow, ça a davantage été lié aux conditions météos, au fait que comme ils sont outsiders en championnat ils ont pris des risques sur le plan pneumatique et sur le pilotage sur des conditions de pistes très délicates, plus qu’un resserrement des valeurs techniques (NDLR : Cal Crutchlow réitérait sa performance deux jours plus tard sur le tracé australien, sur le sec cette fois !)

Par contre oui, cette année on a des motos plus proches que dans le passé parce qu’on a la même électronique, donc même s’il y a une volonté des usines de ne pas fournir les équipes indépendantes du même matériel, ils ne peuvent plus, ce qui était le cas dans le passé. Grosso modo on a toujours eu (Honda, Ducati, Yamaha) des motos très proches des équipes Factory. La différence se fait plus au niveau des pilotes qu’au niveau de la technique. Quand Cal Crutchlow était chez nous il était très honnête, il disait « donnez ma moto à Lorenzo il fera la même chose que ce qu’il fait avec la moto d’usine, donnez-moi la sienne, je ne ferai pas mieux! » On a quelques spécifications techniques en dessous, surtout au niveau châssis, mais au niveau des moteurs toutes les machines dans le clan Honda et Yamaha sont les mêmes. On a les mêmes moteurs que Rossi ou Lorenzo. Sur les châssis, ils ont des ailerons différents ou alors d’autres suspensions, une différentes aéro, mais c’est très limité.

Qu’a-t-il manqué à Yamaha Tech 3 cette saison, après une saison 2015 prometteuse ? (Bradley Smith, 6e du championnat était à la lutte avec Iannone et Dovizioso)

Saison de doutes pour Bradley Smith chez Tech 3, son écurie depuis six ans. Entre une blessure et des pneus Michelin qu'il n'a pas su gérer immédiatement, l'année a été longue...

Saison de doutes pour Bradley Smith chez Tech 3, son écurie depuis six ans. Entre une blessure et des pneus Michelin qu’il n’a pas su gérer immédiatement, l’année a été longue…

La différence majeure a été le passage de Bridgestone à Michelin. Il y a des pilotes qui se sont sentis mieux, surtout Pol Espargaro qui fait une bien meilleure saison en 2016. Par contre, de l’autre côté Bradley Smith avait été bien meilleur l’année dernière avec sa sixième place mondiale et deuxième en Italie. Il était très consistant, avec des courbes toujours dans les pointes, constamment à l’avant-garde de la bataille des indépendants. Mais cette année, il n’y est absolument pas arrivé. Je pense qu’il s’est un peu fourvoyé dans la manière de gérer les Michelin. Après il y a des cercles vertueux et des cercles vicieux. Concernant les pneumatiques, il faut toujours taper dedans ! Quand un pilote commence un peu à douter, comme il l’a fait dès le départ en se disant il va falloir régler la moto complètement de manière complètement différente pour gérer les Michelin. Il s’est mis dans des prises de tête, des doutes qui ont fait que l’on a perdu le fil.

Je ne parle pas de la blessure, qui n’est même pas passée en MotoGP, mais ça c’est une erreur de carrière. Des fois ça ne tient pas à grand chose….L’année dernière il était largement le meilleur de notre équipe et des indépendants et cette année il a du mal à soutenir la comparaison avec son coéquipier qu’il dominait l’année dernière, ou même avec Crutchlow, Redding, Petrucci qui sont passés devant lui.

Quels genres de doutes a-t-il eu ?

Mon analyse personnelle – et il ne sera pas d’accord… – mais le fait d’avoir signé avec sa nouvelle équipe KTM avant le premier grand prix. Il n’y que lui et Rossi qui ont fait ça. Même inconsciemment, il a du coup poussé un petit peu moins, il avait moins de soucis. Bradley a toujours fait, quand il était un petit peu en danger par rapport à son futur, des secondes parties de saisons très performantes. Malheureusement, il a voulu faire cette épreuve d’endurance en Allemagne et il s’est blessé et ça fini la saison. C’est dommage car il était en train de bien revenir. Si il n’y avait pas eu cette blessure, peut être qu’on serait dans une position bien différente. Mais là, il n’est même pas diminué mais hyper diminué ! Le but ça va être d’essayer de se qualifier pas trop mal et d’essayer de marquer des points, ce qu’on a fait au Japon, mais ce sera pas facile. Ça ne tient pas à grand chose en tout cas, l’année dernière on fait vraiment une saison sympa, compétitive. On s’attendait cette année à faire un pas en avant mais malheureusement… C’est la glorieuse incertitude du sport, si on savait avant !

Jusqu’à présent, Tech 3 était le team d’accès pour les pilotes débutants en MotoGP avant d’intégrer le team Yamaha Factory. Pourtant, ni Bradley Smith, ni Pol Espargaró n’ont de place chez Yamaha l’an prochain, puisque c’est Maverick Viñales qui sera aux côtés de Valentino Rossi. Qu’est ce qui a changé ?

Faux ! Enfin oui, nous sommes l’écurie junior dans l’organisation Yamaha et le but c’est de préparer les jeunes pilotes qui sortent du Moto2 en l’occurrence Pol et Bradley, si ils montrent un potentiel suffisant. Oui, ils n’ont pas été pris chez Yamaha Factory mais ils ont quand même été pris tous les deux chez une usine qui est KTM ! Ça veut dire qu’on a réussi notre collaboration pour les rendre intéressants sur le marché pour une usine.

Double casquette pour Hervé Poncharal qui, chaque week-end, jongle entre MotoGP et Moto2 (ici Isaac Viñales). Pour 2017, aucun des deux pilotes MotoGP ne sera issu du team Moto2.

Double casquette pour Hervé Poncharal qui, chaque week-end, jongle entre MotoGP et Moto2 (ici Isaac Viñales). Pour 2017, aucun des deux pilotes MotoGP ne sera issu du team Moto2.

Mais le but n’est pas de les garder ?

On a fait six ans avec Bradley, (deux en Moto2, quatre en MotoGP). On ne peut pas faire toute la vie avec des pilotes et eux aussi ont ce besoin et l’envie de voir autre chose, d’avoir un nouveau challenge. Même si on a de très bons rapports avec Pol et Bradley, je pense que c’est bien et pour eux et pour nous de passer à autre chose. Ils vont avoir une usine qui va être très compétitive, qui débute en MotoGP mais qui va être très performante avec des moyens qu’ils n’auront jamais dans des équipes comme la notre. Ils auront tout à leur disposition, ils vont développer la moto, ils vont avoir un statut superbe ! Quant à nous, on va repartir avec deux jeunes pilotes qui découvrent le MotoGP qui sont Zarco et Folger et c’est un peu notre rôle, donc c’est très bien comme ça.

Pourquoi aucun d’entre n’a eu de place au sein du team factory ?

Yamaha a proposé aux deux, Rossi et Lorenzo de rester. Il y a Rossi qui a accepté et il y en a un qui a réfléchi et qui finalement est parti, c’est Lorenzo. Pour remplacer Lorenzo, Pol faisait parti des noms parce qu’il avait un contrat avec l’usine. Mais les japonais ont pensé que Viñales était un meilleur candidat et ils l’ont signé.

Que pensez vous de leur départ pour KTM ?

C’est un super challenge. Tout ce qu’a fait KTM a été toujours été hyper pro et très performants. Ils ont gagné le Dakar 15 fois d’affilée, en Moto3 ils sont champions du monde. En MotoGP, ils arrivent ça va pas être facile mais ils mettent les moyens, ils ont envie, ils ont pris de supers ingénieurs notamment des gens de Repsol Honda puisque Mike Leitner qui le responsable du projet était le chef mécanicien de chez Honda pendant plusieurs années. Il n’y a pas de raisons qu’ils n’y arrivent pas. Ça prendra un peu de temps, mais pour Bradley et Pol c’est génial. Plus on voit le projet KTM se dévoiler, plus je pense qu’ils ont fait le bon choix.

Dans les box, au bord de la pit-lane, derrière des écrans, sur la piste : Hervé Poncharal est partout. Il faut dire qu'il est également le patron de l'association des teams indépendants (IRTA) !

Dans les box, au bord de la pit-lane, derrière des écrans, sur la piste : Hervé Poncharal est partout. Il faut dire qu’il est également le patron de l’association des teams indépendants (IRTA) !

Diriez-vous que les jeunes pilotes d’aujourd’hui sont pressés à l’idée de rejoindre une équipe Factory ?

Quand on est pilote on est déjà de nature pressée, on veut aller vite ! Que ce soit sur un tour ou dans sa carrière… L’étape ultime dans sa carrière c’est d’arriver en équipe usine. On ne peut pas les blâmer. Maintenant, il y a des gens qui tout de suite « switchent ». Márquez a été champion du monde dans son année rookie. On disait que c’était impossible, il a prouvé le contraire. Pour d’autres gens, il faut plus de temps. Que certains aient la volonté d’y aller, c’est bien. Après les teams managers, en écurie d’usine ou indépendante doivent prendre un peu de recul et ne pas prendre de gens quand ils ne sont pas prêts. Márquez et Viñales ont tout de suite été des succès par exemple.

La jeunesse n’est pas un handicap quand le pilote a vraiment du talent.

Davide Brivio (team mangaer Suzuki), dit que Viñales ressemble beaucoup a Rossi, que pensez vous de lui?

Viñales c’est un pilote incroyable. Ce sont des pilotes que j’adorerais avoir comme Viñales, Márquez. Maintenant, je comprends tout à fait que des pilotes comme ça partent dans des écuries d’usine. Brivio dit ce qu’il veut, mais chaque pilote est différent. Dire que Viñales ressemble à Rossi, je ne suis pas certain. Nous verrons l’année prochaine car ils seront coéquipiers et il va y avoir une grosse bagarre ! Le jeune voudra déloger l’idole. On peut faire confiance à l’idole pour ne pas avoir envie de se faire déloger et on peut croire en Viñales pour avoir envie d’y aller! Ça va être très intéressant.

L’an prochain, vous engagez deux pilotes débutants en catégorie reine, Johann Zarco et Jonas Folger. C’est un gros challenge ! N’est-ce pas un pari risqué pour le championnat ?

2017 est déjà sur les rails, notamment avec Johann Zarco. Les espoirs sont grands !

2017 est déjà sur les rails, notamment avec Johann Zarco. Les espoirs sont grands !

C’est toujours un pari risqué. Toute les saisons ont remet les compteurs à zéro et on repart. Cette année on pensait qu’on allait vraiment faire un pas en avant avec Bradley et ça a été deux pas en arrière ! Chaque saison est une nouvelle aventure et beaucoup de choses changent. L’année prochaine sera moins différente sur le plan technique car nous gardons les ECU (boîtiers électroniques, NDLR) uniques et ce sera la deuxième année des Michelin. Zarco et Folger vont avoir à apprendre et à découvrir. Ils ne seront pas non plus dès le devant au départ, mais c’est un peu le rôle de notre équipe, c’est que j’aime. Former des jeunes pilotes, les aider à avancer et leur donner la possibilité, pourquoi pas comme ça été le cas avec nos deux actuels, de se diriger vers une écurie d’usine. Idéalement, c’est l’usine Yamaha, mais il y en a d’autres.

Dans la vie on a toujours besoin d’un petit coup de fouet. Je dis pas que nous étions dans un « ronron » mais avec Pol on se connaît très bien, donc c’est bien qu’il y ait du changement. Ce qu’on fait c’est du sport mais c’est aussi un peu de l’événementiel. Il faut que les choses bougent pour intéresser les gens. Qu’est ce qui excitent le plus les gens maintenant c’est : « Que va faire Lorenzo sur la Ducati? », « Que va faire Viñales sur la Yamaha ? », « Et Iannone sur la Suzuki ? ». Il faut que ça bouge!

Quels sont vos objectifs pour 2017 ?

Aucun objectif ! (rires). Si je dis on veut être dans les cinq premiers, tu vas penser « il est malade ! ». Ils n’ont quasiment, ni l’un ni l’autre (Zarco/Folger), jamais roulé sur une MotoGP. Comment je peux dire aujourd’hui ce qu’ils vont faire l’année prochaine ? Notre objectif c’est de les aider à apprendre le mieux possible, le plus rapidement possible et tout ça de la manière la plus « sécuritaire ». Ce que je leur dis tout le temps c’est qu’on ne peut pas se battre contre une MotoGP, il faut rouler avec ! Une Moto2 ça fait 120 chevaux, là ça fait 270 chevaux. Il y a une électronique très basique en Moto2, alors qu’elle est excessivement poussée en MotoGP. Il faut bien comprendre tous ces paramètres et il faut respecter l’ensemble de l’équipe technique et la machine. Il faut la comprendre avant de la pousser à fond.

Jusqu’en 2021 selon vous, les teams satellites sont figés. Ne pourrait-il pas y avoir plus de motos sur la grille en autorisant d’autres teams à s’engager ? Ne serait-ce pas bénéfique à la MotoGP ?

Hervé Poncharal bénéficie du soutien entier de Yamaha, et de deux Yamaha YZR-M1 performantes. Si les deux débutants apprendront en 2017, seront-ils capables de se battre pour le podium en 2018 ?

Hervé Poncharal bénéficie du soutien entier de Yamaha, et de deux Yamaha YZR-M1 performantes. Si les deux débutants apprendront en 2017, seront-ils capables de se battre pour le podium en 2018 ?

Aujourd’hui il y en a 23, s’il y avait la possibilité d’en avoir une de plus, elle serait chez Lucio Cecchinello (LCR). Mais ce ne serait pas bon pour une question de répartition de budget. C’est comme l’exemple du camembert, s’il y a quinze parts ou s’il y en a trente, chaque part fait donc le double ou la moitié ! L’autre problème concerne les paddocks, surtout en Europe où il n’y a plus de places. Si tu rajoutes des équipes en MotoGP, tu es obligé de mettre des Moto2 ou Moto3 sur le parking de l’autoroute, car encore une fois il n’y aura pas assez de place. A partir de 2017, on aura six usines. Si chaque usine arrive à avoir ses équipes officielles et indépendantes attitré ça fera vingt-quatre équipes et un super cas de figure. Personne ne souhaite que l’on dépasse ce chiffre. Ça n’apporterait rien au show et ça deviendrait très compliqué. On a besoin de supports financiers du championnat pour survivre, surtout nous les équipes indépendantes.

Aujourd’hui c’est déjà limite, si tu en rajoutes ce sera en dessous de la limite. Le but n’est pas d’en rajouter en plus si ce n’est pour rien apporter au championnat. C’est plutôt de sécuriser les gens qui sont là, de faire en sorte qu’ils puissent se battre avec les autres usines, qu’ils aient des budgets suffisants pour bien travailler et faire un beau show sur la piste comme ce fût le cas cette année.

Quelle votre vision aujourd’hui des équipes satellites ? Êtes-vous plus nostalgique du passé ou vous préférez les moyens d’aujourd’hui ?

On est toujours un peu nostalgique de sa jeunesse ! Mais quand tu es patron d’une équipe MotoGP, tu es aussi un entrepreneur. Quand tu es entrepreneur, tu as besoin d’un minimum de stabilité sur le plan financier. Avant on était tout le temps sur la sellette, il y avait des équipes qui disparaissaient, des gens qui faisaient faillite, qui ne pouvaient plus payer leurs staff ou leurs pilotes. Aujourd’hui les contrats nous sécurisent sur un minimum de temps et nous donnent une certaine pérennité. Ça nous aide à être plus performant et risquer certains investissements avec cette visibilité sur cinq saisons. C’est donc beaucoup mieux maintenant en tant qu’équipe indépendante. Sur le plan technique on est plus proche, mais aussi sur le plan de l’exclusivité et des droits qui sont les nôtres entre 2017 et 2021.

Propos recueillis par Richard Tindiller à Phillip Island, photos Tech 3 Racing.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*